Le choix d’une profession est le résultat d’un processus complexe. En fait, déterminer des objectifs professionnels clairs est un des éléments d’une définition de soi, de sa propre identité. Comment devient-on soi-même? Et qu’est-ce qui fait que l’on est soi-même et personne d’autre? Cette question est tout à fait pertinente en ce qui concerne le choix professionnel. Choisit-on un domaine parce qu’il correspond à notre caractère, à nos valeurs, à nos intérêts propres ou par souci de faire ce que l’on attend de nous?

Poser la question de cette façon risque de nous amener sur de fausses pistes parce que nous avons toujours de « l’autre » en nous, nous ne nous sommes pas faits tout seul! Toutefois, ce que nous avons pris de notre milieu familial, est-il bien intégré en nous? L’avons-nous suffisamment « digéré » pour le faire nôtre? Avons-nous défini notre identité en nous appuyant sur de bonnes images parentales ou, au contraire, nous sommes-nous définis en opposition : « je ne ferai ni ne serai ce que tu attends de moi parce que tu le désires trop et que ce n’est pas moi. » Voyons comment l’influence parentale peut se déployer dans nos choix d’orientation.

Prenons l’exemple de Nathalie qui songe sérieusement à devenir avocate. Elle consulte en orientation afin de confirmer son choix de programme. Elle ne saurait dire pourquoi, mais elle a certaines réticences qui l’empêchent d’être sereine face à son choix. Elle constate que d’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours entendu vanter les mérites des avocats. Qu’ils étaient des professionnels qui réussissaient, qui étaient fonceurs et persuasifs. Ce sont d’ailleurs des qualités que son père et les membres de sa famille lui attribuent. Après réflexion, Nathalie se rappelle que son père lui a déjà dit qu’elle ferait une très bonne avocate. À la base du projet professionnel de Nathalie, se profile donc l’aspiration jamais actualisée de son père. Ce dernier par ses commentaires, réflexions et préjugés favorables a sans doute inconsciemment influencé sa fille dans son choix de carrière. Pourquoi Nathalie opte-t-elle pour la profession d’avocate? Embrasse-t-elle les motivations familiales? Au terme du processus d’orientation, la lumière est faite sur des motivations communes au père et à la fille. Nathalie affirme que cette profession correspond très bien à sa personnalité et à ses aspirations professionnelles. Que son père ait rêvé qu’elle devienne avocate ne rend la chose que plus facile pour elle.

Il n’est pas rare à l’université que des étudiants remettent en cause leur choix de carrière. Ils ne se sentent pas motivés, sont déçus de leur domaine d’études, ils procrastinent constamment ou ils se sentent très anxieux. Ils ont l’impression diffuse que leur choix ne leur colle pas à la peau. D’autres, par contre, n’osent pas regarder le problème en face. Souvent les enjeux leur paraissent trop importants pour tout remettre en question. Ils ont tellement investi de temps dans leur domaine que ce serait décourageant de tout recommencer. D’autres se disent, à l’instar de leurs parents, qu’un cours universitaire est le meilleur investissement pour leur avenir ou qu’après tout, on n’est pas là pour faire uniquement ce que l’on aime! D’autres encore sentent intuitivement que changer d’orientation causerait un tollé d’indignation ou une énorme déception chez leurs parents qui ont tout fait pour leur faciliter la route. Or, comment négocie-t-on avec un tel conflit? Doit-on se conformer à tout prix ou s’affirmer au risque, parfois exagéré, de décevoir ses parents? On peut émettre l’hypothèse que les étudiants qui poursuivent dans le même domaine, malgré des signes évidents d’insatisfaction, cherchent à acheter la paix familiale.

Prenons le cas de Louis qui décide de venir consulter après avoir été mis en probation du programme de génie civil. Il réalise qu’il est malheureux dans son domaine d’études et que c’est l’enseignement qui l’a toujours intéressé, car il a le goût de se sentir utile pour la communauté, de travailler avec les gens et de transmettre des connaissances. Il sait par contre que ses parents valorisent les sciences et en particulier le génie. Il a peur de les décevoir, mais il décide finalement de parler ouvertement de son choix avec eux. À sa grande surprise, ils l’encouragent en soulignant que l’important à leurs yeux est qu’il soit bien dans ce qu’il fait. Le génie s’avère être le rêve inachevé du père qui n’a pu poursuivre ses études, et de connaître ces raisons permet à Louis d’être plus confortable avec sa décision de changer de programme. Louis s’était donc lui-même mis sur les épaules le fardeau d’obéir à une certaine image. On peut se demander, à la suite des réactions des parents, du père en particulier, si Louis n’avait pas imaginé des attentes beaucoup plus lourdes qu’en réalité. Toutefois, le fait que son père ait pu lui révéler ses rêves déçus a permis à Louis de départager les attentes et d’assumer son propre choix.

Dans d’autres cas, les attentes des parents sont bien réelles et souvent d’autant plus puissantes qu’elles sont implicites. Sophie, comme on le verra dans l’exemple suivant, a toujours senti qu’il ne fallait pas dévier de la tradition et des standards familiaux. La plupart des membres de sa famille sont enseignants, médecins ou gestionnaires. Sophie a fait ses études collégiales en sciences afin de s’ouvrir le plus de portes possible. Elle doit maintenant faire son choix à l’université et elle se sent prise dans un dilemme. Contrairement aux membres de sa famille, Sophie a un tempérament plus artistique, mais a toujours eu l’impression que les arts étaient faits pour les loisirs. D’un autre côté, elle tient à être à la hauteur des attentes familiales, c’est-à-dire réussir professionnellement. Elle consulte en envisageant plus particulièrement les sciences qui semblent être une suite logique à son parcours. Toutefois, au fil des rencontres, il lui apparaît de plus en plus évident que ses intérêts professionnels sont davantage dans le secteur artistique que scientifique. Pour Sophie, il est difficile de se distancer des valeurs familiales. Elle opte donc pour un compromis, soit l’enseignement des arts.

Les exemples qui précèdent montrent à quel point la définition de l’identité professionnelle est un processus fort complexe et indiquent la part nécessaire de créativité dans l’intégration du bagage familial. Départager ce qui nous appartient de ce qui appartient aux autres, ce que nous gardons de nos parents et ce que nous mettons de côté est la tâche d’une vie!

 
Volume 15, numéro 2 — Novembre 2002
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588